Passo dello Stelvio
La première fois, lors du
premier virage, quand tu donnes un coup de rein pour continuer à avancer malgré
le sévère dénivellement de la route, quelque
chose se passe. Comme un choc électrique, comme la première fois que tu tombes
amoureux. Quelque chose qui te fait te sentir bien sans savoir ce que c'est.
Quelque chose que tu as envie de vivre une nouvelle fois, alors que tu es
encore en train de le vivre. Mais surtout quelque chose d'intense, un truc qui
te prend à la gorge et qui te fait vibrer.
La deuxième fois, un peu plus haut,
lors du deuxième virage, ce quelque chose sorti de nulle part te prend à la
gorge une seconde fois. Les mêmes sensations, le même choc électrique se
produit, et le plus incroyable c'est que c'est tellement intense que tu as
l'impression de le vivre pour la première fois. La troisième fois, toujours
plus haut, lors du troisième virage, ce quelque chose sorti de nulle part te
prend à la gorge une troisième fois. Les mêmes sensations, le même choc électrique se produit, mais cette fois c'est réellement nouveau car plus intense, plus fort encore.
La quinzième fois,
beaucoup plus haut, lors du quinzième virage, la sueur de l'effort a déjà noyé
ton dos et ta tête, et tu sens quelques gouttes de transpiration perler sur ton
nombril... signe que tu commences à puiser dans tes réserves. Et là, le même
quelque chose sorti de nulle part se produit, la même sensation indéfinissable. Le décor en plus. Car celui-ci a changé. La forêt est derrière toi maintenant et tu t'approches des alpages. En te retournant tu as une vue magnifique qui surplombe la vallée en dessous de toi, où tu aperçois le village que tu as traversé il y a 30 minutes à

Un instant de prétention
t'amènes à lever la tête sur cette route qui monte encore. Très haut tu
aperçois une maison qui, suite à la distance qui t'en sépare, te paraît
ridiculement petite. Un frisson te gagne car c'est là que tu dois aller. La
quarantième fois, lors du quarantième virage, tu es tellement haut que tu
n’aperçois ni le village que tu as traversé, ni la forêt qui le surplombait.
Tes jambes sont fatiguées maintenant et ton sac de 15 kg que tu tires te paraît
peser une tonne. Ta tête commence à taper suite à l'effort inhabituel que tu as
fourni. Heureusement, le soleil généreux de cette
après-midi de juillet te gène
moins. Freiné par l'altitude, les 35°C du début n'en sont plus que 20. Tu tournes
la tête. Plus d'arbres. À cette altitude, il n'en pousse plus. Juste de
l'herbe. Et plus haut, quelques névés de neige. Le même quelque chose sorti de
nulle part est là, fidèle au poste, mais cette fois il est accompagné de
fierté, gêné cependant par la fatigue qui te gagne.
Ici la roche remplace
l'herbe et la neige se fait de plus en plus proche. 1’600m te sépare de ton
premier virage, 2’500m de la mer. Ici l'oxygène commence à manquer. Un petit
peu certes, mais c'est suffisant pour te faire tourner la tête avec l'effort
que tu as fourni. Cela fait plus de 20km que tu es parti. Sur le prochain
virage quelques mètres devant toi il est écrit: n° 41. Après celui-ci, il t'en
restera 7.
Une vingtaine de minutes
plus tard tu franchis le virage que tu sais être le dernier. Il y est écrit
"n°48". Ensuite la route se raidit encore un peu mais tu sais qu'il
n'y aura pas de
prochain virage. Le prochain virage, c'est le col. Un quelque
chose sorti de nulle part t’envahit à nouveau. Mais cette fois il devient
vraiment fort. Tes sacs de 16kg de bagages n'en sont plus que 13,5 après avoir
bu toute ton eau et mangé un peu de nourriture... Ton maillot vert est parsemé
de point blanc. Résultat de tous les sels minéraux que tu as perdu lors de ces
3 dernières heures. Là tu te dis "plus jamais"…
Quelques secondes plus
tard, la route s'aplati brusquement. Une odeur de grillade te vole sous le nez. Tu aperçois de nombreux stand de T-Shirts, de maillots de vélo, de cartes
Te voici bel et bien au sommet, à 2’758m au-dessus de la mer,
à 1’850m de ton point de départ, après 2h58 d'un effort palpitant où tu as
gravité avec les lois physiques de ton propre corps. Et là, ce sentiment sorti
de nulle part te rattrape avec une force fracassante. Tu le sens bouillir au
fond de ton corps, dans tes membres, dans ta tête. Il veut s'extirper par ta
poitrine et tu ne sais ni le retenir ni le laisser s'échapper. Tu ne le
contrôles pas. Tu ne contrôles rien.
Tu l'as fait ! Tu as
gravi le Stelvio, la Mecque du cycliste, le Paris de la pâtisserie, le Berlin
de l'architecture...C'est ton 100ème col mais ce n'est pas ça qui
t'impressionne. Ce qui t'impressionne c'est que c'est la 100ème fois que tu as
ce sentiment indescriptible au haut d'un col. Pour la 100ème fois de ta vie tu
as l'impression que ta poitrine va exploser pour laisser sortir ce que ton cœur
a à dire. Alors tu réalises que tu as gravi ce col, parmi les plus durs
d'Europe, avec plus de 15kg de bagages, un vélo pesant 10kg, un entraînement
fortement diminué en raison de ton appendicite… Tout cela en moins de 3h et en
dépassant huit cyclistes mieux équipés que toi. Quelque chose cloche ?
Un jour on m'a dit:
"l'amour soulève des montagnes".¨ Alors j'ai compris. Je suis
amoureux! Mais de qui? Eh bien de la montagne, tout simplement.
Texte écrit en février 2011, un soir de nuit blanche, d'après l'ascension du 17 juillet 2010.
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Ascension du 7 novembre 2011, deux jours après sa fermeture |
Éternel
Stelvio, Stelvio éternel, dans mes jambes pour l'éternité.
Olivier Rochat
Bike for Africa